Quand on insultait les personnalités noires

La couleur de peau n’a jamais été cause d’inéligibilité au Parlement français.

Dès 1793, à la Convention, siège un métis qui incarne à lui seul l’Afrique et les Antilles : le citoyen Jean-Baptiste Belley, né à Saint-Louis du Sénégal, est élu à Saint-Domingue, l’actuelle Haïti.

En 1848, les citoyens de la Guadeloupe élisent un ancien esclave, Louisy Mathieu, à l’Assemblée constituante : il y est parfaitement respecté. Son collègue martiniquais Mazuline, parce qu’il porte un anneau d’or à l’oreille, est souvent caricaturé par le dessinateur Cham, avec plus de malice que de méchanceté. Supprimée en 1852 par Napoléon III, la représentation coloniale est rétablie en 1871 : sous la IIIe République, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane ont des élus de couleur, comme Gratien Candace.

 

En 1914, c’est un Noir d’Afrique qui siège à la Chambre, en la personne de Blaise Diagne, élu à Dakar. Jouant un rôle important dans la constitution d’une « armée noire » pendant la Première Guerre mondiale, il jouit d’une parfaite considération, au point qu’il entrera au gouvernement en 1931.

 

Dès 1881 par ailleurs, avec l’élection à Paris du riche créole d’origine cubaine Severiano de Hérédia, un « sang-mêlé » devient député en métropole ; il sera ministre des Travaux publics en 1887. Plus tard, en 1891, les Lillois voteront pour le quarteron Paul Lafargue – lui aussi né à Cuba et par ailleurs gendre de Marx –, puis les grands électeurs du Lot choisiront comme sénateur le Guyanais Gaston Monnerville, de 1948 à 1974.

 

La République n’est pas raciste, mais certains de ses citoyens le sont et les personnalités noires ont subi leurs attaques. « Avec Candace et Diagne, la caricature […] louvoie entre deux tendances : cannibalisme et sorcellerie pour Diagne le maçon, bananes et cocotiers pour Candace, pagne et semi-nudité pour les deux parlementaires », rappelle l’historien Dominique Chathuant*. Ces attaques se font surtout par voie de presse, demeurant rarissimes dans l’hémicycle.

 

Même un tribun royaliste comme Léon Daudet, peu avare de sorties antisémites, se déclare admiratif de ses collègues noirs. Il faut attendre le 20 avril 1967 pour qu’un député se plaigne d’avoir entendu « C’est la marée noire ! » à propos d’un collègue d’outre-mer. « Je donne acte à M. Vendroux de son rappel au règlement, mais j’indique à l’Assemblée que, dans sa sagesse, la présidence n’avait pas entendu la phrase incriminée », élude Jacques Chaban-Delmas, au Perchoir.

 

« Cela ne signifie pas qu’elle n’ait pas été prononcée », ajoute-t-il, « mais il faut savoir que la fonction de président de séance comporte une part de sagesse qui implique parfois une certaine surdité. (Applaudissements sur de nombreux bancs.) » La palme du ridicule revient à ce député blanc de l’ex-circonscription du Gabon-Moyen-Congo qui, le 15 mars 1950, interrompant un collègue antillais fustigeant le colonialisme, lui lance : « Vous avez bien été heureux qu’on vous apprenne à lire ! »

 

* Dominique Chathuant, L’émergence d’une élite politique noire dans la France du premier xxe siècle , Vingtième siècle 2009/1, n° 101. ** David Alliot, Aimé Césaire, le nègre universel, Infolio, 2008.

 

** L’intéressé s’appelait Aimé Césaire.

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Écrit par  mercredi, 04 décembre 2013 17:19

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