Faux démarrage d’Air Sénégal SA: La supercherie continue…

On peut noter donc que la supercherie continue toujours… A lire les quelques rares titres dans la presse en ligne et les réseaux sociaux de ce jour, le lundi 30 avril 2018, « Air Sénégal SA a enregistré ses premiers passagers », « Enfin, le démarrage des opérations commerciales », et tutti… quanti… A noter aussi, que ce jour, la presse sénégalaise quotidienne, prise de court n’a pu rien dire. La surprise était totale. La Direction de la compagnie nationale a préféré réserver la primeur à un magazine étranger, Forbes, basé à Abidjan, tout juste 2 h après le 1er leg, l’atterrissage à Ziguinchor. Les copains là bas peuvent toujours faire le relais. Et tous les professionnels nationaux du transport aérien en étaient restés ébahis, devant ce qu’on voudrait présenter comme une très grande performance, accomplie par le tout nouveau pavillon national, Air Sénégal SA : le lancement officiel du démarrage de ses activités commerciales.

Et même, Son Excellence, le Président de la République lui-même, n’est pas resté insensible, communicant presque instantanément le jour même avec ce tweet : « heureux de voir cette nouvelle offre de transport national qui allie modernité, sécurité et qualité, et qui assurera une plus grande mobilité à nos compatriotes. Bon vol ! ».

La Direction Générale de la compagnie nationale, elle, de son côté, se frottaient les mains, avec clins d’œil malicieux.  La carotte, le filoutage, en direction de nos autorités et de l’opinion nationale semblait pouvoir passer. Personne n’a été averti, aucun des administrateurs du Pavillon national, pas même la majeure partie du personnel, en interne. Seul, le cercle restreint, l’étroit périmètre du management interne de la Direction Générale, le « Nous dans Nous », était tenu au courant.

En effet, et de bon droit, les autorités nationales s’impatientaient, les professionnels s’interrogeaient, mais aussi, mais surtout,  l’opinion commençait à douter, car le temps filait, inexorablement, 8 mois durant, depuis que cette nouvelle direction a été installée. Il n’y eut que des promesses, des promesses et des promesses… mais de concret rien n’arrivait… du OBA… OBA… disent nos amis ivoiriens. Le non démarrage de l’exploitation de Air Sénégal SA,  l’interminable attente du Permis d’Exploitation Aérienne, l’opacité de la situation exacte des 2 ATRs, déjà acquis par la compagnie nationale, mettait sérieusement en doute la capacité de l’équipe de Philippe Bohn à réussir la mise en œuvre de Air Sénégal SA, et laissait place à des interrogations sur les desseins véritables de son office. Il fallait donc un lancement d’activité obligatoire, presqu’obligé, et qu’importe la manière, pourvue qu’on puisse le proclamer urbi et orbi…

Sauf que… Hélas ! le sujet dont il est question ici relève de l’industrie du transport aérien. Secteur strictement encadré, réglementé, normé,  procédural, où le cachet national s’imprime sur le cachet international, où les exigences de sécurité et de sureté, de normalité et de conformité aux règles et  procédures, de nécessité d’expertise obligatoire et de compétences techniques indispensables, sont autant d’impératifs catégoriques et primordiaux. On n’y triche pas, on ne peut y camoufler des carences techniques, à moins d’y être profane, ou de manquer sérieusement d’expériences professionnelles.

Un lancement inaugural de vols Air Sénégal SA en catimini…

C’est presque donc en catimini, et rasant les murs, que Air Sénégal SA a pu lancer son vol inaugural, avec une immatriculation de circonstance, 6VAMS, qui est celle d’un des ATR. Car il ne peut s’agir, en l’occurrence, de vol commercial de la compagnie proprement dite. Le cas échéant, ce vol inaugural devrait opérer sous une codification IATA. Le hic non dit, c’est qu’elle ne peut pas le faire avec un code d’identification professionnelle. Le code IATA prévu est HC,  il est encore provisoire. Il n’est pas encore activé dans les GDS, dans les réseaux mondiaux de distribution, les aéroports et chez tous les partenaires techniques de l’aviation civile internationale. Notre pavillon national n’ayant pas encore de code IATA, la procédure étant en cours, un démarrage commercial est impossible. Ce vol du mardi 10 avril 2018 n’inaugure pas encore une activité de compagnie régulière ; tout au plus, il ne s’agit que d’un vol d’aviation générale. C’est juste de la précipitation. Il ne faut pas tromper l’opinion sénégalaise ; un démarrage en cachette, sans communication institutionnelle, sans informations commerciales, à l’insu des partenaires, sans la mobilisation du personnel en interne, ce n’est pas ce top départ du pavillon national que les autorités du pays attendaient. Tout le monde se rappelle les lancements des autres compagnies aériennes de la région, ASKY et Air Côte d’Ivoire. A l’instar de ce que nous avons vécu à l’inauguration de AIBD, ces lancements furent de grands moments de mobilisation et de fierté nationales réaffirmées… 

Un début des activités commerciales sans aucune possibilité de vendre des billets

En outre, jusqu’à ce jour, il n’y a aucune possibilité de vente des billets d’avion de Air Sénégal SA, ni par les canaux propres de cette dernière (via son agence centrale ou ses agences à l’aéroport AIBD), ni par les réseaux de distribution extérieurs  (via les agences de voyages ou autres points de ventes). Son système de vente n’est pas fonctionnel, les contrats de connections VPN et internet avec les providers locaux (Orange – Tigo ) n’existant pas. Son système Host de vente, SITA n’est toujours pas activé. La Direction Générale de cette compagnie, impréparée et ignorante de tous ces processus techniques, met la charrue avant les bœufs et veut tout précipiter, comme pour satisfaire d’autres desseins. Car lancer des vols commerciaux suppose quand même qu’il y ait des passagers ayant payés leurs billets d’avion. Et pour en avoir plusieurs de ces passagers-clients, pour un vol quelconque, il faudrait qu’en amont, que l’on ait eu un temps suffisant de vente les billets, un à deux mois de ventes préalables, c’est la tradition dans la distribution aérienne.

Les erreurs du passé doivent pouvoir servir quand même. Tous les professionnels se rappellent les démarrages catastrophiques de Sénégal Airlines, qui sans une parfaite maitrise professionnelle de son système de ventes, avait démarré avec des béances énormes dans son système de collecte des premières recettes des vols, lui faisant perdre des centaines de millions dès les tout débuts de son activité. Les professionnelles des réseaux de distribution et les agences de voyages, rompus dans les techniques des ventes GDS pour le compte des compagnies aériennes, dans tous les marchés de la région, sont toujours à l’affût, pour profiter de toutes carences et impréparations des compagnies aériennes qui ne maitrisent pas techniquement leurs transactions opérationnelles et commerciales.

Le couteau à la gorge, l’ANACIM a délivré un Permis d’Exploitation Aérienne (PEA) malgré tout

Le tableau d’ensemble de notre secteur du transport aérien en général n’est pas des plus reluisants. Deux bonnes années à vouloir lancer un pavillon national en vain, une saignée financière non encore interrompue, le démarrage chaotique du bel instrument qu’est l’aéroport AIBD, toute la tête de l’aviation civile nationale sous inculpation judiciaire par le procureur de la république, tout cela n’est pas fait pour rassurer les partenaires internationaux. C’est tout simplement déplorable, le Sénégal, notre pays, ne mérite pas cette vilaine situation de précarité, vu son prestigieux passé et ses responsabilités jadis assumées dans l’aéronautique africain, et aussi, pour la grande ambition d’émergence de son Président, qui aura consenti beaucoup d’efforts dans la mise en œuvre et la pleine réussite de ce qui devrait être le bel instrument d’exercice de notre riche portefeuille de droits aériens.

Désespérant d’obtenir le fameux PEA, sésame pour le lancement de la compagnie, la Direction Générale a dû faire à un forcing réel vis-à-vis d’une administration de l’aviation civile déjà fragilisée qu’est l’ANACIM. C’est ainsi que presque forcée l’ANACIM a dû délivrer un PEA signé le 30 avril 2018, le jour même où à la Direction Générale du Pavillon National a tenu, coute que coute, à lancer son vol inaugural vers Ziguinchor.

Ce PEA forcé, est délivré sans l’accomplissement de la revue générale de toutes les 5 phases du processus OACI de délivrance d’un tel document, et sans la présence physique et l’engagement solennel et formel du Dirigeant Responsable, qu’est nécessairement le Directeur Général de la compagnie, M. Philippe Bohn lui même. Des remarques techniques importantes et des questions (findings) laissées ouvertes sur la compagnie, consignées par l’expert OACI qui a supervisé l’ultime phase de ce processus PEA, sont simplement passées par pertes et profits, pour précipiter ce  démarrage obligé. Ceci est bien grave et potentiellement dangereux pour l’avenir, et de l’aviation civile nationale, et de celui du pavillon national en création.

Des pilotes et commandant de bord sénégalais en rade, inutilisés et faisant le pied de grue…

La Direction générale devra quand même régler ses problèmes subjectifs avec les pilotes sénégalais. Jusqu’à ce jour, aucun commandant de bord national, qualifié et lâché sur ATR n’a signé de contrat avec la compagnie. Pourtant ce n’est pas faute pour le Sénégal de disposer de pilotes et commandants de bord en nombre suffisant, qualifiés et expérimentés, en activité dans les autres compagnies nationales de la région. La plus part d’entre eux veut revenir au pays. Il suffit de leur appliquer des conditions identiques que celles appliquées dans les autres compagnies de la région, et aussi, aligner à celles des personnels navigants que l’on a loisir à louer allègrement. Mais  l’intransigeance de l’équipe de Direction à vouloir vaille que vaille les remiser en sous catégorie, avec des salaires inacceptables, reste inexplicable.

L’intégration de ces pilotes sénégalais aurait mieux fouetté, et l’orgueil et la fierté du pays, en affichant une autre photo que celle de ce trio inaugural, français, algérien et libanais, lors de ce premier vol sur Ziguinchor.

Après l’inauguration forcée, les avions sont parqués…

C’est aujourd’hui la triste réalité de cette compagnie. Plus rien après, une fois avoir convoyé quelques agents des agences de voyages à Ziguinchor, vite rassemblés à Dakar le temps d’un week end, pour une agape inaugurale. Peut être envisage-t-on encore remettre la mise, cette fois avec les autorités nationales, pour faire joli et sérieux, et toujours satisfaire cette puérile volonté de vouloir faire accréditer l’idée, le fait, que la compagnie nationale est bien lancée.

Mais à ce jour, toujours pas d’informations éclairantes sur le sort du 2ème ATR, mystérieusement parqué à Toulouse. Pas encore de publication en direction des différentes autorités de l’aviation civile nationale, comme en direction de celles des autres pays à desservir, du programme commercial complet des vols, couvrant les 1ères dessertes intérieures et le proche voisinage. L’usage professionnel veut que ce programme commercial soit toujours délivré lors de chaque saison IATA, pour approbation aux autorités de l’aviation civile des pays desservis. C’est une condition pour gérer et rationaliser les encombrements des aéroports. Ce programme commercial devra aussi, en préalable, être chargé et distribué mondialement à tous les GDS (Amadéus, Galileo, etc…) par les organismes chargés techniquement à le faire par IATA, à l’exemple de OAG. Les contrats d’assistance au sol des ATR dans tous les aéroports d’opération de Air Sénégal SA devront être signés en préalable d’un lancement de la compagnie, les bureaux de ventes de la compagnie nationale ouverts dans les différents marchés, finaliser les recrutements de son personnel. Et encore, bien d’autres exigences techniques devront être réalisées et confirmées avant tout démarrage effectif de l’activité commerciale du pavillon national. Rien de tout n’est fait à ce jour.

Bien des opportunités commerciales ratées par Air Sénégal SA en cette année 2018.

Il est regrettable de constater que l’incurie de cette Direction Générale aura fait rater malheureusement, beaucoup d’opportunités commerciales qui s’offraient au pavillon national pour une merveilleuse première année d’activité commerciale.

La qualification historique au Mondial de football en Russie 2018 de notre pays, pouvait offrir une grande vitrine internationale à Air Sénégal SA, en sa 1ère année d’activité, dans l’organisation de vols ponctuels pour les aficionados du ballon rond, aussi bien au Sénégal et dans la sous région. Le Sénégal étant le seul pays qualifié dans tout l’espace UEMOA. Plus d’une dizaine de vols très lucratifs pouvait être organisés, avec assez d’anticipation, depuis Septembre 2017, à l’arrivée de la nouvelle équipe dirigeante. Les propositions n’ont pas manqué. Mais l’équipe dirigeante, étrangère au battement patriote du poul national, incapable de sentir et de traduire commercialement ce besoin profond de toute une jeunesse dans cette région, avait fait la sourde oreille et noyé toutes les initiatives internes. C’est le cas aujourd’hui des grandes campagnes commerciales Orange avec des initiatives d’anticipation du genre : #15MillionsDeLions et #15MillionsDeMessages qui connaissent déjà un grand engouement des jeunes…

Il en fut de même aussi pour cette actuelle période du Hadj. Ce trafic saisonnier énormément lucratif, générateur d’une abondante trésorerie, ayant toujours constitué une sève nourricière pour toutes les compagnies aériennes nationales de notre pays, depuis Air Afrique, Air Sénégal International, Sénégal Airlines, a laissé de marbre la Direction Générale actuelle, qui n’y comprend rien à rien. Très tôt des notes internes d’alerte lui furent faites, mais elle est restée sourde. La compagnie aérienne Fly Nas, l’autre instrument aérien saoudien pour ce trafic du hadj en direction de son pays, a même fait à Air Sénégal SA une offre très intéressante de partenariat technique et commercial, qui aurait pu  aider à faciliter le démarrage. Mais il n’y eut aucune réponse de la part de la compagnie nationale, et c’est bien dommage.

Ainsi donc, nous reste-t-il la prière : Que Dieu sauve Air Sénégal SA, pour le bien de notre pays, du HUB de Diamniado, et la concrétisation de ce grand projet Présidentiel. Amine et Inch’Allah.

Ablaye Diop, Expert-Consultant en Transport Aérien

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